« Saxa loquuntur », Erichto, la sorcière thessalienne, devinait-elle que sa réponse piégée à Sexus Pompée rencontrerait, un jour encore improbable, l’oreille attentive d’un médecin viennois ?
Il est pourtant des proférations carabosses qui devraient solliciter la prudence.
Muettes, en effet, les pierres ne parlent pas.
Elles sont simplement « bonnes à penser » (selon la formule de Lévi-Strauss), bonnes à penser par les « primitifs », par les devins, ou par les poètes. En leur musaïque, elles proposent à la pensée (comme aussi bien, là-bas, l’engoulevent, la sarigue, ou le lever nocturne des Pléiades) des articulations et des agencements sinon inapparents.
Les pierres, Mandelstam, abordant Dante, les considère comme des écritures : c’est en tant que lecteur qu’il s’adresse à la cristallographie, qu’il « consulte ouvertement » sur les bords de la Mer Noire, armé de son marteau chromatique, les calcédoines, les cornalines, les gypses cristallins, les calcites, les quartz butinés d’abeilles..., toute une série aristocrate et saline, brillante encore de la marée du temps qui les a rejetés, dont les noms sont déjà une promesse aladine. Il les consulte comme « un journal des intempéries », comme un « caillot météorologique ». Pour ses yeux d’aigle, effarés par le proche, ces pierres ne sont « pas autre que le temps lui-même » — en elles pas seulement du passé, de l’avenir aussi : une périodicité démonique hante leur lithurgie, une glossolalie de faits et d’événements que les siècles césurent. Météorologie qui prend le pas sur la minéralogie : intuition en Novalis d’une pétrification de l’humide et de ses intempérances.
Sonnant matines aux strates dormantes de la pierre, Mandelstam prête l’oreille aux rêves lapidaires, « harmoniques du temps », thème minéralogique qui s’inscrit en impuretés, fumées, limpidités, repentirs, failles, fantômes (j’entends par-là : fossiles) ; dessinant ce qui, en deçà de l’histoire, résiste à la compréhension et au sens, menaçant en une silencieuse ritournelle.
Freud en revanche, du moins dans certains textes, oubliant que « l’archéologue a besoin d’un devin », veut inscrire (de force ?) les pierres dans l’histoire et les faire parler, au risque de falsifier des écritures plus vieilles que les mots, plus vieilles que l’alphabet, des écritures non pas historiques mais géologiques. D’ailleurs ce logos ici défaille à arraisonner Gé, la lourde Terre : si Lacan nous chante que « vous n’imaginez pas, mes pauvres amis, ce que vous devez à la géologie », il se garde bien, tout comme Freud, d’évoquer un géomantique excédant le savoir géologue — mais ne convient-il pas, il est vrai, de raison garder ?
Reste que la profération lapidaire d’Erichto, concernait l’avenir !
Les pierres mantiques de Nicole Albertini, galets d’exil chantournés de Sirènes, ricochés d’une autre mer, ne parlent pas davantage, proxémiques, elles font signe et ouvrent le chemin averne vers la porte couleur d’âtre.
Pierre Ginésy